La petite histoire, version courte!

Vous savez, des fois il y a des fournisseurs qui n’en ont rien à faire de vos histoires et d’autres fois, vous tombez sur des fournisseurs incroyablement zélés.

Eh bien, notre fabricant de lubrifiant fait partie de la seconde catégorie.

Bon, au départ le commercial pensait que j’étais fou, mais il faut se mettre à sa place. Un fabricant de clavier vient vous voir et demande un lubrifiant pour fusée, vous le prenez pour un fou. (Oui les lubrifiants fluorés sont utilisés dans l’industrie aérospatiale.)

À ce moment là, je trouvais difficilement du Krytox 205G0 sur le marché Français, du moins, pas à un prix abordable et pas conditionné en grande quantité. J’ai donc eu la bonne idée d’aller demander à un fournisseur en Chine s’ils avaient au catalogue un lubrifiant analogue.

Réponse : Un produit vaguement de la même famille mais pas du tout aux mêmes caractéristiques physiques.

Cependant… ma demande avait titillé la curiosité du commercial, qui s’est intéressé au marché et à découvert un nouveau filon à exploiter.

Le commercial a ensuite discuté de la perspective d’un nouveau marché avec le boss, le boss a vu les profits (la légende raconte que ses yeux ont faits $.$ ), mis ses chimistes au boulot et deux semaines plus tard, j’avais mon lubrifiant.

Caractéristiques physico-chimique

Dans un premier temps, je vais essayer de vous présenter un peu le Krytox 205G0, histoire que vous comprenez de quoi on parle. Ensuite, je présenterais le miens, le Demon Blood.

Krytox, de The Chemours Company

Krytox est une marque appartenant à The Chemours Company. C’est une gamme de lubrifiants fluorés, capable de garder sa stabilité sur une large plage de température.

Suivant les formules, les différentes versions sont capables de garder une viscosité stable entre -70°C et 399°C. D’une densité de 1.95 gr/cm^3, ils résistent à la chaleur, au froid, aux radiations, à l’oxydation, au vide, à la surpression, tiennent particulièrement bien dans le temps.

Bref, comme je le disais, un lubrifiant pour fusée ( et aussi pour pompe à vide, machines industriels, et toutes autres utilisations nécessitant un lubrifiant stable dans des conditions extrêmes etc… mais ça sonne moins classe que fusée. )

Niveau composition, c’est un mélange d’une huile de perfluoroalkylether dont on module la viscosité avec un ajout de polytétrafluoroéthylène (ou PTFE tout simplement). Les n° CAS sont respectivement CAS60164-51-4 et CAS9002-84-0.

Pour le Krytox 205, le G0 signifie un NGLI de 0. Ce qui en fait une graisse lubrifiante relativement malléable.

Elle est particulièrement appréciée des passionnés de clavier pour plusieurs raisons :

Le Krytox 205G0 améliore grandement la glisse sans donner une sensation collante / pâteuse. Ensuite, le lubrifiant est stable dans le temps, il n’est pas nécessaire de relubrifier (du moins, pas avant un bon moment). La lubrification insonorise fortement les switches.

Demon Blood DB01, de chez GG

Quand au Demon Blood, c’est un lubrifiant très proche du Krytox sans être exactement le même. Le Demon Blood utilise une huile à base de perfluoropolyether (CAS No: 69991-67-9) au lieu du perfluoroalkylether avec un ajout de PTFE pour moduler la viscosité.

Perfluoropolyether.

Tout comme Krytox, l’huile de base du Demon Blood est composé de fluor, de carbone et d’oxygène. Cependant l’agencement des atomes est différente.

Je sais que je vais me faire tuer par le premier chimiste spécialisé en chimie organique qui va passer sur le blog pour faire une vulgarisation aussi grossière, mais pour faire simple, le constituant principal aussi bien pour le Demon Blood que pour le Krytox 205 est un groupe de 3 atomes de Carbone, 6 de Fluor et 1 d’Oxygène, qui forment des polymères (c’est à dire que ce groupe se répète et forme une chaîne).

La différence, ce sont les groupements chimiques en fin de chaîne.

Ces polymères ont un poids moléculaire allant de 800 à 13 000 daltons suivant leur longueur du polymère, ce qui donne différentes propriétés physiques.

Les huiles à base de polymères plus petits sont plus fluides et résistent mieux aux températures basses (jusqu’à -70°C pour les polymères de 800 daltons ) tandis que les huiles à base de polymères plus longs sont plus visqueuses et résistent mieux aux températures élevées ( 360°C pour ceux de 13 000 daltons).

Quand au Demon Blood, il offre une viscosité stable entre -30 et +280°C, avec un poids moléculaire moyen dans les 5000-8000 daltons (Le poids moléculaire exact est un secret industriel, désolé, je ne peux pas vous le dire. )

Cette huile constitue une base, à cette base l’ajout de PTFE permet de moduler la viscosité jusqu’à obtenir un NGLI de 0.

Les caractéristiques du Demon Blood sont proches du Krytox 205G0. Vous aurez une résistance extrême contre la chaleur, le froid, les radiations, le vide, la surpression etc etc. Mais ce ne sera pas exactement la même molécule.

Pour aller un peu plus loin…

Je vais essayer de rester bref, après tout je suis un constructeur de matériel pour joueurs, pas professeur de chimie organique.

Pour faire simple, l’une des raisons pour laquelle ce lubrifiant est si stable aussi bien dans le temps que face aux conditions extrêmes, c’est à cause de sa composition basée sur le fluor-carbone.

Le fluor est un atome fortement électronégatif, 4.0 pour le fluor, 2.5 pour le carbone. Ainsi, lorsqu’une liaison fluor-carbone se forme, le fluor attire une bonne partie des électrons, ce qui introduit alors une différence de charge entre le fluor et le carbone. Cette différence de charge induit une attraction entre les deux atomes et font de la liaison fluor-carbone, la liaison la plus forte qui existe en chimie organique (pour une liaison simple, pas une liaison covalente!)

La liaison entre un atome de fluor et de carbone est d’environ 1.35 angstrom, une liaison très courte, très forte.

Résultat, pour casser cette liaison, il faut y apporter une quantité d’énergie très importante pour la briser (jusqu’à 130kcal/mol), ce qui… n’arrive pas dans un clavier.

C’est ce qui explique pourquoi le lubrifiant en question est quasi inerte, surtout quand on le compare aux lubrifiants basés sur des polymères à base de carbone et d’hydrogène.

En conclusion

En conclusion, j’ai réussi à obtenir mon propre lubrifiant fluoré fabriqué selon mes spécifications. Les résultats sont bons, très bons. La question maintenant est de savoir s’il va plaire aux passionnés de clavier mécanique.

Je vous laisse regarder les résultats possibles avec une lubrification et des orings. (PS : la fiche technique de sécurité est juste en dessous. )

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